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Emmanuelle Paulle Avant Scène
La femme
de marbre
La lecture de son curriculum vitae est impressionnante. Kantor
y côtoie Bob Wilson, Langhoff est tout près de Grotowski
et Fomenko dans les pas de Peter Stein. Urszula Mikos, metteur en
scène et codirectrice avec son mari Olivier Cohen du Théâtre
du Proscenium à Paris, a cette soif de savoir, ce goût
de la culture, cette énergie galvanisante des gens venus
de l’Est et jamais repartis. En 1986, lorsqu’elle arrive
à Paris la première fois, pour un mois de vacances,
elle ne parle pas un mot de français. Elle est toute jeune
alors, mais avec déjà un solide passé théâtral
et une détermination qui ne la quittera pas. Elle se fort
depuis ses débuts de s’attacher les écritures
des gens de l’Est, peu connus voir totalement inconnus encore
en France : Boguslaw Schaeffer, Janusz Glowacki et aujourd’hui
un auteur du dix-neuvième siècle, Zygmunt Krasinski.
Précocité
ardente
La jeune femme commence très tôt. Outre l’influence
paternelle (il s’occupait d’un groupe de théâtre
amateur), elle signe à 14 ans sa première chorégraphie,
un vrai spectacle qui part en tournée en Pologne. Une précocité
inconcevable dans le système français mais qui ne
surprend pas à l’Est. A 18 ans, elle passe un mois
avec son groupe théâtral chez Grotowski. « Nous
travaillions sous la direction de son assistant. Nous avons un appétit
de savoir. Nous étions un peu coupés du monde. Mais,
même si j’ai pris mes distances avec ce travail, j’ai
appris beaucoup de cet enseignement. J’ai compris l’extraordinaires
disponibilité psychologique et physique dont doit faire preuve
un acteur, le vide dont on doit partir pour travailler un personnage,
la lucidité sur les textes, le travail d’analyse. Grokowski
était capable de nous parler jusqu’à 5 heures
du matin de Shakespeare, c’était incroyable. « Mais
elle s’émancipe vite, refuse toute fascination et prépare
pendant un an, un concours pour devenir marionnettiste. « J’ai
beaucoup travaillé sur la respiration, la diction, des choses
qui continuent de me servir aujourd’hui ». Comme
elle échoue au concours, elle suivra des cours de philosophie.
Puis d’histoire de l’art. Puis de sociologie.. « La
mise en scène est une éponge. On ne doit jamais s’arrêter
d’apprendre », dit-elle.
L’influence
de Kantor
Au début des années 80, elle rencontre un des extraterrestres
du théâtre, Tadeusz Kantor. « C’était
bouleversant de le voir. Il était transcendant, extrêmement
troublant. Pendant un an, j’ai suivi ses cours. Nous l’appelions
professeur, lui, son verre de cognac à la main, lui, cette
personnalité unique. » A 22 ans, il est évident
pour elle qu’elle deviendra metteur en scène, soudain
la vie semble plus facile. Elle a un but à atteindre.
L’arrivée en France, on l’imagine, ne remplit
pas immédiatement ses attentes. Il faut d’abord apprendre
la langue, gagner de l’argent, et c’est un stage suivi
à Chaillot avec René Loyon qui relance la machine.
L’infatigable étudiante s’inscrit en DEA à
Censier, file à Avignon, y rencontre Matthias Langhoff dont
elle suivra à Lausanne puis de nouveau à Chaillot
le travail sur Macbeth avec l’excellent Olivier Perrier dans
le rôle-titre. « Langhoff est un grand bricoleur
du théâtre. Il sait très bien résoudre
les scènes politiques et survole un peu plus les grandes
scènes qui l’ennuient. La direction d’acteurs
n’est pas son fort, en revanche, la recherche sur le langage
le passionne ». Urszula Mikos pourrait encore parler
des autres grandes figures qui jalonnent sa formation théâtrale,
Fomenko, Stein ou Wilson dont elle déplore aujourd’hui
l’essoufflement.
Constructiviste
et syncrétique
Mais son grand maître, c’est un autre homme. Quelqu’un
qu’elle ne connaît que par les livres, quelqu’un
d’une autre époque : Meyerhold, le grand metteur
en scène russe, contemporain de Stanislavski mais tellement
en avance sur son temps Meyerhold la fascine. « Je me
distancie par rapport à ce que je fais. J’ai peur de
l’obsession. Je sens parfois une certaine fatigue par rapport
à une forme. » Après avoir monté
beaucoup d’auteurs contemporains, elle se tourne aujourd’hui
vers le dix-neuvième siècle. « J’avais
envie de voir l’homme dans sa construction, dans sa poésie
et pas toujours dans des histoires de couple. J’avais envie
de sortir l’homme d’un certain marasme. »
Comédie non divine est un classique du théâtre
polonais. Très souvent à l’affiche (l’année
dernière au Théâtre National de Varsovie), l’auteur
comme sa pièce sont totalement inconnus en France. « Je
connaissais ce texte depuis longtemps. Il attendait le moment de
surgir. C’est un texte qui donne le vertige. L’écriture
est un mélange de quotidien et de théâtre épique,
une écriture parfois inspirée par Shakespeare. L’histoire
raconte les coulisses du pouvoir. Un créateur raté
qui se lance dans la politique. Un texte bâti comme un script
de cinéma avant l’heure qu’Urszula Mikos, « compositeur
raté » comme elle se définit elle-même,
va travailler avant tout comme une partition musicale cherchant
à faire entendre toute une polyphonie vocale.
Interview de Urszula Mikos, metteur en scène de Trio /
Paris lanetro.com / Jeudi 23 Nov. 2000
Trio est le miroir du travail du comédien et d’un
certain théâtre défendu par Urszula Mikos dans
lequel l’acteur invente son personnage comme une suite d’instantanés,
en fonction de son énergie intérieure. Entretien avec
le metteur en scène Urszula Mikos.
Valérie Prévost : Vous montez Trio, une pièce
d’une écriture très originale, composée
comme un livret d’opéra avec des passages chantés,
des borborygmes, des dialogues et des improvisations.
Urszula Mikos : Boguslaw Schaeffer est un artiste polonais
qui a débuté par la composition purement instrumentale,
a travaillé au départ sur le happening musical comme
comédien. Puis il a écrit des textes pour des comédiens
qu’il connaissait bien et dont il connaissait le timbre, l’ «instrument ».
Son écriture dramatique s’est alors rapprochée
d’une partition théâtrale. Certaines de ces indications
sont rythmiques, d’autres mélodiques, d’autres
encore purement textuelles mais toujours avec des traitements sonores,
polyphoniques, spécifiques : canon, fugue, labyrinthe
vocal…
V.P : Avec un parti pris loufoque puisqu’il s’agit
de « créer un quatuor à corde muet »…
U.M : Oui, ce sont trois musiciens qui répètent.
On les surprend en coulisse. C’est un bizarre ensemble contemporain,
très beckettien, sujet aux amnésies. Ils perdent facilement
le fil de leur pensée et vont petit à petit se désaccorder :
passer du coq à l’âne, mener des réflexions
et des conversations divergentes. Ils ne savent plus très
bien où ils en sont.
Ces trois personnages essaient de survivre sur scène dans
l’improvisation, le dialogue, la confrontation, l’effort…dans
le seul but de créer, d’avancer…
V.P : Cet auteur est très proche de vos recherches
sur l’acteur instrumental ?
U.M : Je suis très sensible à la musicalité
de la parole, à l’utilisation du corps du comédien
comme instrument, avec son énergie propre, sa respiration.
Ce qui m’intéresse , c’est de créer
des conditions telles que le comédien puisse rester créateur
pendant le temps de la représentation. Ici trois acteurs
représentent des énergies très différentes
et complémentaires.
V.P : Vous
êtes vous-même d’origine polonaise, vous vous
sentez marquée par une tradition polonaise ?
U.M : Je ne monte pas uniquement des auteurs polonais. Même
si au printemps je compte mettre en scène un grand romantique
polonais :Julius Slowacki. Je trouvais intéressant de
faire connaître en France l’œuvre de Boguslaw Schaeffer
et je l’ai donc adapté avec l’aide de Louis Cervin ,
alias Olivier Cohen, qui dirige avec moi le Proscenium. J’ai
eu la chance de travailler avec des gens comme Grotowski et Kantor,
comme c’était naturel à Cracovie dans les années
70. Mais j’ai eu besoin de partir. Pourtant une certaine façon
de travailler caractéristique des pays de l’Est me
manque ici, cette passion et un travail de troupe qui permet de
travailler en profondeur.
Le
Souffleur – le journal de l’association Etudiants &
Théâtres / Autour de Trio
Trio ne possède pas de sujet en tant que
tel. Il ne s’agit pas ici de raconter une histoire, et l’acteur
ne s’ingénie en aucun cas à faire rentrer le
spectateur dans un système d’identification. Les trois
comédiens ne jouent pas une pièce : ils jouent.
Point.
Et ils nous amusent. A partir de textes absurdes, ils mettent en
place des situations résolument comiques, où les personnages,
imbus d’eux-mêmes, se parlent sans jamais s’écouter.
Répertoriant par ailleurs plusieurs exercices, qui vont de
l’acrobatie au mime, du champ au discours, le spectacle renvoie
sans cesse à l’idée du jeu et du travail de
l’acteur. La scène est occupée par des chanteurs
ou musiciens qui répètent, ou par des acteurs qui
se réfèrent à une liste pour jouer une même
partition théâtrale. Mais la concertation se révèle
impossible et la cacophonie qui en résulte, où chacun
de ces personnages tente d’imposer son discours, est très
drôle.
Nous avons rencontré Olivier Cohen, co-directeur
du théâtre Le Proscenium, qui nous a parlé de
Trio et du travail de son metteur en scène, Urszula Mikos.
Comment avez-vous travaillé quant à
l’alternance des scènes improvisées et des scènes
tirées des textes de Schaeffer ?
Nous avons travaillé sur des œuvres existantes, découvertes
par Urszula Mikos en Pologne, qui sont montées très
souvent dans ce pays : Quartett et Scénario pour trois
comédiens. La partition théâtrale y est très
scrupuleusement notée et le part d’improvisation est
implicite dans le texte. Par ailleurs, le résultat final
est le produit d’un travail de répétition avec
les comédiens. Etant donné que la pièce parle
justement de l’acteur, il s’agit de tirer parti des
qualités de chacun et de mener un dialogue très serré
entre l’interprète et le metteur en scène.
Justement, comment avez-vous choisi les trois comédiens ?
Bruno Pesanti est un complice de longue date. Il a notamment joué
dans Antigone à New York (grand prix d’Etudiants et
Théâtres 98). Nous avons remarqué Patrice Juiff
dans Fin de partie. Quant à Mathias Mlekus, nous avons beaucoup
apprécié son interprétation de Gorki à
l’Athevin l’année dernière.
Quel est le parcours d’Urszula Mikos ?
Urszula vient de Pologne, où elle était étudiante
au conservatoire national. Arrivée en France, elle a crée
des spectacles, ainsi qu’un cours (qui se nommait L’acteur
Instrumental). Nous nous sommes rencontrés en 89 et nous
avons ouvert Le Proscenium, qui s’est imposé comme
lieu de création.
Je suis auteur et dramaturge et Urszula est formatrice et metteur
en scène. Nous traduisons ensemble les pièces de Schaeffre
et co-dirigeons le théâtre du Proscenium.
Privilégiez-vous un choix de textes polonais ?
Urszula a monté des œuvres très diverses, mais
il est vrai que pour une petite structure comme Le Proscenium, l’intérêt
est justement de pouvoir offrir une ouverture sur la Pologne.
Quelle serait votre interprétation personnelle
de la pièce ?
Je pense qu’il existe une multitude de lectures possibles.
On parle souvent de l’héroïsme des personnages
de Beckett ; on peut dire la même chose des trois musiciens
de Trio, qui doivent créer ; qui tentent de s’accorder,
mais qui échouent, s’engueulent. Schaeffer parle de
la difficulté à être, à dialoguer, à
créer. Un premier niveau de lecture révèle
ainsi un caractère tragique de la pièce, puisqu’il
s’agit toujours de tentatives qui avortent. Mais on trouve
un second niveau, où la conduite obsessionnelle des personnages
se révèle extrêmement drôle. Nous avons
vu des personnes revenir deux, trois fois, des enfants de six ans
réjouis par le spectacle. Je pense qu’il s’agit
d’une œuvre polymorphe ouverte à de multiples
interprétations.
Propos recueillis par Astrid Delpey et Sandrine
Martin.
Témoignages
des spectateurs
KORDIAN
Passion théâtre
20 janvier 2003
Que se passe t’il ? Suis-je dans un rêve ?
Partout les gens parlent d’une voix monocorde, évoquant
des images poétiques, des histoires de ruisseau, de jardin,
de fleurs… Et il y a ces démons. Ces drôles de
types qui me feraient bien rire avec leurs mimiques comiques et
leurs voix de dessin animés, s’il n’y avait pas
quelque chose… de malsain chez eux. Donc ce sont des démons.
Et ils complotent contre le destin du monde, pour faire naître
la catastrophe, le désespoir, là où risqueraient
de croître l’amour et la beauté. Ils cherchent
une victime. Justement, voilà Kordian, ce jeune adolescent
mélancolique qui se promène seul en fomentant des
rêves de révolte. C’est qu’il est en Pologne
et que le pays baigne dans la misère. Le tzar prend toutes
les richesses et s’attire la haine de son peuple. Kordian,
à quoi penses tu ? Tu veux tuer le tzar ? C’est
vrai, ou c’est juste un rêve que tu fais ? Parfois,
il y a des images qui apparaissent sur un écran. Le Pape
qui tient plus du politicard que de l’homme de foi. Les démons,
le tsar, le conseil… Je vois les gens qui parlent et je les
retrouve sur l’écran. Ils me paraissent curieusement
différents, parfois plus graves, parfois plus flous. Qu’est
ce qui se passe en vérité ? Kordian va-t-il tuer
le tsar ? Ce tsar terrifiant si cruel sous des apparences fragiles.
Comme il torture son frère en lui rappelant les secrets familiaux !
Mais c’est bien la fougue de Kordian qu’on retrouve
dans cet affrontement entre frère royaux. La révolte
gronde. Le tsar n’est pas mort. Kordian s’est sans douté
évanoui devant la portée de son geste. Le Tsar n’est
pas mort, mais la grandeur non plus. même le pire des monstres
ne peut se mettre à l’abri des cœurs épris
de justice. Si Kordian devient le jouet des démons pervers,
son âme révoltée, elle, ne mourra jamais.
Billetreduc.com
COMEDIE NON DIVINE
Les arts de la scène au service des pauvretés
de l’ambition humaine.
Un très grand plateau noir, des écrans, un monument
mi-pierre philosophale, mi-stèle funéraire, des bribes
d’images, une ambiance sonore parfois bouillon de synthèse,
parfois classique, en appui du texte ou des pulsions des personnages…il
y a dans ce splendide amoncellement et surtout dans sa mise en œuvre,
un côté célébration liturgique, grand’messe
laïque. Parfois, ça m’a fait penser aux chants
nusrat fateh ali khan, lancinant dialogue tour à tour tendre,
agité, en déconstruction, en super-position, parfois
récité, parfois inaudible, à certains vides
propres au théâtre japonais : corps figés,
mouvements ralentis, présences invisibles derrière
la toile, regards sur nous, les spectateurs (le garçon dans
l’écran), aux performances, aux recherches tant sur
l’image que le son qui sont menées puis exposées
au Palais de Tokyo. Tout ceci supporte un texte magnifique, lourd,
puissant, parfois jusqu’à frôler l’indigeste :
peu importe nous sommes ici dans un moment fort, crucial, le spectacle
de nos propres comportements, de nos calculs, de nos errances, de
notre vanité destructrice… et qui n’en finissent
pas. En sortant de ce lieu, je me suis dit que, peut-être,
les marches que je remontais pour retrouver la rue étaient
celles du théâtre Jean Vilar et que j’y avais
vu un morceau de moi-même que je n’avais osé
fréquenter.
Ecrit par : Le temps au temps le 10/01/05
Moment intense…
…servi autant par le texte, la mise en scène que les
acteurs.
Le texte d’abord… que j’ai découvert, dont
il est passionnant d’évaluer notre époque, les
sujets (la révolution, l’anéantissement de l’aristocratie
par le peuple et le vécu des individus dans ces mouvements
de masse) à la lueur de l’histoire qui a succédé
à son écriture.
La mise en scène…qui met en relief et fait vivre l’ensemble
(des aspects à Wilson- Einstein on the beach par ex, non ?)
par des projections, des vidéos, des lumières, un
superbe ensemble vocal…
Les comédiens…parfaits, on est pris par le jeu. Alors
surtout concentrez-vous le premier ¼ d’heure :
vous vous laisserez emporter dans cet univers, et vous ne serez
pas prêts de l’oublier…
Ecrit par Phil le 10/01/05
Divine « non comedy »
Difficile de donner ses impressions sur cette toile qui nous fait
découvrir un important auteur « visionnaire »
et une adaptation réussie sur beaucoup de points. L’apport
de technologies contemporaines, musiques multi-phoniques, vidéos,
lumières ainsi que le jeu impressionnant des acteurs ( très
bons) servent le surréalisme et le classicisme de ce petit
chef d’œuvre de la culture polonaise. Intemporel et actuel
font bon ménage grâce à la vision et la force
et la générosité de la mise en scène.
Urszula Mikos nous avait déjà transporté avec
Trio et Kordian, autres chef d’œuvres de cette culture
européenne empreinte de justices, de rêves et d’analyse…politique.
Ici, ces thèmes de pouvoir, patrie, révolution sont
abordés et laissent l peuple « dieu »
se faire sa raison, sa place devant l’humanité. Un
grand moment de liberté et de théâtre donc est
réservé au spectateur avec cette « comédie
non divine » pleine de qualités. Samedi, le public
nombreux ne s’est pas trompé et a applaudi longuement
avec émotion. Je déconseille quand même aux
abonnés de Billetréduc aficionados de comédies
« boulevards » (le titre pouvant prêter
à confusions) ou « allergiques » au
théâtre contemporain et « avisé »,
le spectacle serait un peu long pour eux. Quoique.. ;on ne
sait jamais, après tout.
Ecrit par Musea le 09/01/05
Comédie
Non Divine
Magnifique mise en scène. Texte écrit en 1830, mais
très actuel. Acteurs parfaits (le comte Henri)
Ecrit par Soum le 08/01/05
Oui ! un choc bluffant, scotchant en voyant cette « comédie
non divine » de Krasinski qu’il écrivit
à 20 ans, en 1833 !
Quelle fulgurance, quelle mise en lumière de ce qui nous
échappe et qui est pourtant si évidenute;ral fait
d’incompréhension, de folie de l’homme, ce choc
des images déformées en camaïeu de gris, qui
m’a fait penser au monde angoissant, étouffant de Munch
ou d’Ensor. Cette alliance ou plutôt cet alliage des
images, des sons, des chœurs et des personnages imbriqués
en puzzle est remarquable comme dans le théâtre grec
antique.
Merci pour cette belle idée aussi, le visage de l’enfant
en couleur, éclairant l’Avenir et le pt : la tragi-comédie
des pouvoirs et idéologies mascarades. C’est vrai,
le poète a toujours raison ; il cherche, dans la douleur,
une aurore nouvelle en étant la mauvaise conscience de son
temps.
Comme vous l’avez bien restitué par votre mise en scène
étonnamment percutante, cet univers carc&eacressentant à
travers ses paupières closes.
Voilà ce que je voulais vous dire : nous n’en
sortons pas indemnes et c’est tant mieux !
Annie Mocair le 18/12/04
Défis, impossibilités et autres embûches Guy
Samama -philosophe 12 juillet 2000
Traques de vie comme on dit craquer sa vie. Par
des bords qui ne sont d’aucune surface, et par évitements
successifs. Craquement de soie, dans la douceur et la douleur de
ce qui n’est pas tissé, déchirement de soi à
soi.
Anges éméchés. Angles ébréchés.
Cette manière de traiter de l’espace comme s’il
était l’étoffe de nos songes ; d’aller
au bout de ce qui n’a pas de but ; d’aller au mot
pour couper le courant des décisions ; plutôt
faire sauter les fusibles, et redessiner les frontières de
la carte mentale de la vacuité. Déflagrations. Trois
vibrations d’un souffle expirant, s’allongeant et se
troublant comme une plainte : en location de congé,
en congé de néant. Trois moments hospitaliers d’une
inhospitalité à contre épreuve. Des moi s’ébauchent,
s’excèdent et se fuient dans un balancement de frôlement,
où l’absence d’identité constitue une
conclusion d’avant récit, pour un dialogue qui ne s’engage
pas, un raccord qui ne raccorde rien.
Chacun des moi inhabitables s’évide en dedans, comme
pour mieux s’approcher de marges éclatées. Et
tout s’enchaîne : logique vacillante libérant
des souvenirs de transition pour des surfaces de punition. Car il
s’agit bien de punir le moi de n’avoir pas de moi, en
sondant l’autre, celui qui ne connaît pas. Faire advenir
sans fin la fin, transgresser pour entraîner au delà
du miroir, là où s’inversent les perspectives
d’avenir, se retournant en trous noirs. Contacts sans contact,
la litanie des sentiments s’égrène comme une
histoire des manques du désir, des marques par où,
impatiente, la vie s’accroche pour passer inaperçue.
Elle s’accroche si bien, la vie, qu’elle reste suspendue
au crochet, trace imparfaite de ce qu’elle n’a jamais
pu communiquer. Le temps ne résistant pas au temps, les débuts
et les milieux ouvrent une trappe à malices, la malle à
double fond où toute réalité s’évanouit
comme un fantôme . L’espace s’agrandit et
se resserre autour de l’affect ; il se roule, se noue
et s’enroule pour mieux s’étouffer, boa constrictor
des remâchages vénéneux.
Rôdant autour de cet effacement de frontières, la contamination
fait circuler des virus indécis. Cette incapacité
à programmer quoi que ce soit, que les autres appellent incertitude,
rend à la fois libre et vain. Vain d’être libre.
Vain de rêver d’être libre. Vain de rêver
d’un bail d’artiste déjanté en fin de
ban.
« Au suivant au suivant » s’exalte le
public perfusé, délitant en son centre. Alors pivote
la femme autour de l’homme, l’homme autour de la femme,
l’homme de la femme pour essayer de faire sortir ce qui n’était
jamais vraiment entré. Douter ou bien tuer. Tuer ou bien
jeter ; Là où était la mirabelle, maintenant
c’est la cerise. Mais on n’oublie pas le goût
de la mirabelle. Car la cerise ne peut exister sans être réveillée
en dessous par la vie paisible d’une mirabelle. Douter ou
bien jeter. Ce n’est pas le doute, c’est la certitude
qui rend fou.
Et les trois moi, asymétriques mais emboîtés,
se bousculent et s’affichent, basculant dans cette absence
de limite portée par un corps ; un corps qui joue à
se faire peur ; un corps qui joue a jouer au corps, comme le
garçon de café joue à jouer au garçon
de café, révélant comment les mécanismes
sociaux se décomposent en se rigidifiant.
Une manière, là encore, de traiter de l’espace
comme s’il formait l’étoffe de nos songes.
Quatre femmes. : analyse de spectacle par les etudiens
de hypokagne
Journal de Bord
Nous ne savions pas, lorsque nous sommes allées
assister à la pièce des Quatre Femmes, une adaptation
des Trois Sœurs de Tchekhov, au théâtre du Proscenium,
que nous nous attarderions tant dans le monde d’Urszula Mikos.
Cette polonaise, par son théâtre et ses origines, nous
a passionnées, au point que la simple étude initiale
d’une énième mise en scène des Trois
Sœurs est devenue un véritable parcours initiatique,
une ouverture de plus en plus en plus particulière sur un
univers théâtral diversifié, attractif et dynamique.
Mardi 15 Janvier 1997
Nous assistons à la représentation des Quatre Femmes,
adaptée et mise en scène par Urszula Mikos ;
Nous sommes d’autant plus décidées à
nous intéresser à la vie de cette « petite
troupe » que notre enthousiasme est stimulé à
l’approche de l’histoire même des Trois Sœurs,
des comédiennes et de la mise en scène. Dès
la fin du spectacle, nous discutons avec le metteur en scène
et fixons un rendez-vous afin de nous entretenir plus longuement
au sujet de la création et de l’évolution de
la pièce.
Jeudi 6 Février
Nous rencontrons, comme convenu, Urszula Mikos, dans un café
sympathique situé non loin du Proscenium. Sa vivacité,
sa gentillesse et sa passion sont telles que nous découvrons,
en quelques heures, tout un monde crée autour de Tchekhov
et du théâtre polonais, ainsi que la carrière
et les idées d’Urszula. La discussion prend un tour
assez informel, entre rires et sursauts d’anecdotes ou de
souvenir ; Nous nopus promettons d’ores et déjà
de garder contact.
Jeudi 3 Avril
Nous retrouvons le petit théâtre du proscenium, qui
commence à nous être relativement familier. C’est
Antigone à New York qui se joue ce soir : nous pouvons
à cette occasion affirmer une nouvelle fois notre desir de
nous plonger corps et âmes dans l’univers d’Ursula.
Des nuances, des ressemblances émanent des deux pièces
que nous avons pu voir. Notre thème d’étude
s’élargit : Urszula fait preuve d’un caractère
et d’un style qui lui sont propres et qui sont, sans nul doute,
digne d’intérêt…
Le travail du rythme, de l’image, du corps ou la mise en scène
a la fois poétique et réaliste de la vie de quatre
femmes
La pièce s’ouvre sur une profondeur
à la fois spatiale et musicale : quatre femmes situées
chacune sur un plan différent de la scène emplissent
l’espace de murmures et de sons qui déjà les
individualisent et se répondent. Une musique douce légère
qui reste en suspend et ne termine pas ses phrases… elle revêt
déjà l’image du désœuvrement, l’absence
de mur sur lequel s’appuyer, mais l’image aussi d’un
bien-être clos dans l’imaginaire. Peut-être s’amusent-elles
simplement à voir comment la voix fonctionne… ?
« …Tchekhov a joué pour
nous un rôle décisif. Au début nous avons su,
peut-être inconsciemment, montrer ce « courant
intérieur », cette âme des pièces
de Tchékhov, cachée derrière le paravent des
mots. Car les personnages de Tchekhov disent une chose, mais en
vivent et en sentent une autre. Derrière les mots se cache
« la musique humaine ». Mais, maintenant,
nous le jouons avec plus de finesse et de profondeur. »
C’est avec le même tableau musical que
se clôt la pièce : retour à la même
pluie de sons, à la même respiration.
La pièce est rythmée par des moments
chorégraphiés qui sont comme des touches impressionnistes
dans un tableau malgré tout ancré dans la réalité
(des chaises, une table, des vêtements etc… inscrivent
la pièce dans le quotidien de ces femmes). Les gestes mécaniques,
répétitifs, obsessionnels et stylisés sont
une façon de canaliser la tension… pour ne pas pleurer,
pour « dédramatiser » (selon les mots
d’Urszula). La galipette de la jeune Irina permet de structurer
métaphoriquement l’espace. Macha dessine ou fait danser
sa main avec une cigarette dans le vide.
Irina mime la cravate de l’homme, lui-même imaginaire…
La fête, la danse sont « des mécanismes
se défense contre l’ennui », les gestes
nerveux des mains sur la table « naissent d’un
besoin et d’une urgence d’agir » : Urszula
Mikos travaille la mémoire sensorielle et le geste psychologique
directement hérité de Tchekhov et de Stanislavsky,
geste qui aide le comédien à trouver la tension intérieure
dont il besoin.
« …Tchekhov considère que
le théâtre doit représenter la vie quotidienne
des gens ordinaires, mais la représenter d’une façon
telle, que tout ce quotidien soit éclairé par la lumière
intérieure de la poésie, par celle d’un grand
thème, pour que derrière la réalité
directe, il y ait encore un « courant sous-marin ».
Tchékhov essayait de donner à tout ce qui est représenté
sur la scène, deux significations: l’une directe, réelle,
l’autre poétique et généralisante. Il
créait un nouveau style de dramaturgie ». (2)
La scène du thé se déroule
comme un mimodrame rituel dont les gestes stylisés font écho
aux chorégraphies de Pina Bausch, notamment Walzer (représente
en 1982 aux Pays Bas) où la procession des danseurs et leurs
danses de marche rythment le spectacle, l’émaillent
de gestes hétéroclites que chacun des interprètes
développe ailleurs.
« … Vous m’écrivez
qu’au IIIème acte Natacha, en faisant la ronde dans
la maison, éteint les lumières et cherche des voleurs
sous les meubles. Mais, il me semble, qu’il serait mieux qu’elle
traversât la scène en ligne droite, sans regarder rien
ni personne, à la lady Macbeth, avec une bougie à
la main… ainsi c’est plus court et plus effrayant ».
(3)
Mais Quatre Femmes n’a rien de commun avec
la froideur, la rigidité et parfois même la violence
de Walzer : une certaine sensualité se dégage,
non seulement à travers la présence féminine,
mais aussi dans l’harmonie d’ensemble. Urszula nous
a d’ailleurs expliqué qu’elle attache une importance
particulière aux filages, afin de superviser le rythme, la
respiration d’ensemble, le mouvement et le cheminement global
de le pièce.
L’échauffement sur scène et
à vu du public des comédiennes avant le début
de la pièce annonce cette fragilité du comédien
–personnage qui se révèle tout au long de la
pièce. En effet, la dimension réduite de la salle
(60m² de plateau et 50 places disponibles pour le public) renforce
le regard « cru » sur les personnages qui
évoluent juste devant le spectateur, dans une proximité
que l’on rencontre rarement au théâtre (cf Grotowski
et la recherche sur le jeu de l’acteur ). Pour Urszula Mikos
il ne s’agit pas de dépasser la situation délicate
de l’entre-deux du comédien-personnage : elle
a une valeur théâtrale essentielle et enrichit le désœuvrement
de ces femmes laissées à elle-même; le comédien
prend en compte son propre désarmement, se laisse conduire
par une « logique de personnage et de personnalité ».
Urszula Mikos s’inscrit dans la recherche de Kantor (metteur
en scène polonais), sur l’organicité, c'est-à-dire
sur le travail du mouvement de pulsation du spectateur ému,
mais qui ne comprend pas nécessairement l’origine de
son émotion.
Ainsi la valeur de la fragilité qu’implique
le théâtre est-elle prise en compte et même travaillée.
Inversement, le théâtre éphémère
découvre son pouvoir sur le temps et l’image :
la scène de l’annonce de la mort du baron par Olga
et les réactions successives des deux sœurs est répétée
trois fois de façon identique avant que « l’action »
ne prenne naturellement son cours. Avec la précision, la
synchronicité travaillée, la perfection de la répétition,
le metteur en scène joue sur les possibilités du théâtre:
jusqu’où peut-il aller dans la mesure où il
se donne à voir de façon immédiate tandis que
le pouvoir matériel sur le temps et l’image est incontestablement
détenu par la vidéo et cinéma ?…
Tel est le principal terreau sur lequel Urszula Mikos a travaillé.
La répétition, annoncée analogiquement
par l’échauffement-répétition des comédiennes,
met en valeur l’aspect rituel de leurs journées. Mais
c’est également un jeu : jeu corporel des actrices,
jeu de l’enfant qui rit devant des situations répétitives
(cf Le Rire de Bergson). Le monde de l’enfance qui a inspiré
Beckett pour ses clowns métaphysiques est ici invoqué.
Les images et la chorégraphie créent un univers onirique;
l’oiseau suspendu au plafond et qu’Irina va chercher
en montant sur l’escabeau évoque l’extérieur,
l’envol, l’échappatoire (vers Moscou, vers tout
ce qui échappe au monde clos de la maison des Prosorov…
vers le monde l’enfance). Lors d’une représentation,
l’oiseau s’est détaché , par le seul fait
du hasard, « comme s’il avait été
irrésistiblement attiré vers le sol » nous
raconte Urszula Mikos, le sourire aux lèvres… de quoi
faire réfléchir sur la possible réalité
de l’imaginaire…
« pas de visage triste, dans aucun des actes. En colère,
ça oui, mais pas triste. Les gens, qui portent en eux le
malheur depuis si longtemps et y sont habitués, ne font que
siffloter, et se perdent souvent dans leurs pensées. C’est
ce que tu dois souvent faire pendant les conversations en scène.
Tu me comprends ?… » (4)
Les trois sœurs « jouent »
pour ressusciter le souvenir de l’homme, à travers
des gestes langoureux, une sensualité contorsionnée.
La jeune Irina mime une valse invisible… lui répond…
Toutes trois tournent en dérision leur situation parce qu’elles
aimeraient pouvoir rire ; Mais n’est ce pas du vide de
leur vie que naissent le rire, l’enfance qui les retient comme
prisonnières et la complicité qui les lie ? Peut-être
qu’une vie « bien faite et bien remplie »
aurait été tout aussi mais autrement monotone… !
Ici, le manque semble être à l’origine de la
créativité et d’un imaginaire réveillé.
« Voici pourquoi je n’ai pas vécu
un seul spectacle – bien que la pièce fût jouée
des centaines fois, - sans faire de nouvelles découvertes
dans ce texte que je connaissait depuis si longtemps, ainsi que
dans le sentiment du rôle tant de fois vécu. Pour un
acteur réfléchi et sensible, la profondeur des œuvres
de Tchékhov est inépuisable. » (5)
(1) extrait du recueil Articles, discours, entretiens,
lettres (1948) de Stanislavsky, metteur en scène et comédien
russe, fondateur avec Nemirovitch Dantchenko du Théâtre
d’Art de Moscou.
(2) extrait de Dramaturgie de Tchekhov de V. Ermilov, critique soviétique.
Moscou (1948).
(3) extrait d’une lettre de Tchekhov à O.L Knipper,
la femme qui jouait Macha (Nice, 2 Janvier 1901). Tchekhov, absent
de Moscou, donne aux acteurs des indications touchant la pièce
qui déjà se joue à Moscou.
(5) extrait de Articles, discours, entretiens, lettres de Stanislavsky.
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