Mais un de
ses caractères les plus marquants tient à son ouverture
sur les autres arts - théâtre, peinture : «
Extrema », créée en 1957, constitua la première
composition graphique au monde. Le compositeur fut également
un des précurseurs de la musique visuelle, du happening,
de la musique d’action et surtout du théâtre
instrumental.
Ses pièces,
telles « Scénario pour un Acteur instrumental non
existant mais possible », « Quartette » ou «
Scénario pour Trois Comédiens » apparaissent
comme des tentatives de synthèse entre la composition instrumentale,
le spectacle gestuel et le théâtre parlé.
Des scènes, notées à la manière de
partitions, alternent avec des dialogues ou des canevas d’improvisation
très codifiées ; l’auteur jouant constamment
du collage, de la citation, du pastiche, de la plaisanterie littéraire.
Un des caractères les plus marquants de son écriture
est sa perfection mécanique, garante de son extraordinaire
humour, les partitions évoluant par oppositions, ruptures,
récurrences toutes musicales. La cohésion de l’ensemble
repose explicitement sur la créativité, l’habileté
physique et vocale des interprètes.
L’extrême
précision s’oppose ainsi à la liberté,
au caractère ouvert de la composition d’ensemble
- dualité conditionnant le mélange des genres :
le burlesque côtoyant le sérieux, le métaphysique,
le comique. Les deux caractéristiques les plus frappantes
des pièces de Boguslaw Schaeffer sont, d’abord, leur
appartenance au courant de réflexion et de recherche esthétique,
qui va de Marcel Duchamp à John Cage, et leur rapport étroit
(on pourrait dire fondateurs) à la composition musicale ;
ensuite, « Les scénarios » de Schaeffer refusent
les principes de construction dramaturgique traditionnels pour
évoluer par collage de scènes, ruptures ou parodies
; la cohérence de l’ensemble étant assurée
par des récurrences, des oppositions musicales (certaines
d’entre elles ne sont d’ailleurs pas sans s’apparenter
aux séries dodécaphoniques de l’école
de Vienne). Les expressions, les références à
l’interprétation instrumentale (rythmes, accentuations,
intonations) abondent dans ces pièces-partitions et la
description de certaines intentions passe souvent par l’usage
de signes musicaux.
Outre son unité de ton, et la caractère très
construit de chacune de ces partitions, la cohérence de
cet ensemble pourra tenir des thématiques mêmes de
ces pièces : une réflexion systématique
sur le langage et la codification même de nos attitudes
les plus quotidiennes, une critique fine et ironique de la soif
du pouvoir, de la démagogie, de l’égoïsme,
de la jalousie ou de la délation. Ces schémas apparaissent
de manière récurrente dans ces scènes, et
sont interrogés et explorés de manière systématique.
La
création de Schaeffer apparaît comme une des grandes
synthèses du questionnement contemporain sur le sens et
le fonctionnement du spectacle, sur le statut du dramaturge et
celui de ses comédiens, la présence de l’humour,
de l’ironie et de la virtuosité théâtrale
garantissant sa complète et immédiate efficacité.
Le théâtre
de Schaeffer est une composition ouverte que les comédiens
doivent nourrir de leurs improvisations, de leurs propositions
vocales et physiques. Leur disponibilité physique autant
que leur disponibilité psychique sont requises par la création,
ainsi que la maîtrise de tous leurs moyens instrumentaux,
aimerait-on écrire à la suite de Schaeffer.
Le théâtre
de Schaeffer tient son exceptionnelle cohérence de la conception
même du comédien, un comédien à la
fois instrument et instrumentiste, objet même de la dramaturgie,
plus encore il semble livré à lui même dans
l’espace concret du théâtre, placé dans
des situations qu’il doit explorer ou résoudre, de
manière obsessionnelle et nécessaire. Ses moyens
de jeu - qu’il s’agisse d’invention, d’émotion,
de souplesse mentale ou corporelle - sont sans cesse mobilisés
et mis en question, avec ce que cela implique de jeux, de dévoiements,
de parodies, d’explorations…Les comédiens schaefferiens
ont ainsi pour première tâche d’être
là, de chercher à exister dans l’espace du
théâtre; le drame consistant en leurs efforts et
leurs tentatives de dialoguer ou de créer. Les conflits
qui les animent appartiennent alors au dramatique au comique ou
au poétique, suivant chacune des situations à laquelle
ils sont confrontés ou qu’ils cherchent à
résoudre…amenés au bout d’eux
mêmes, les acteurs de Schaeffer révèlent leur
humanité autant que leur irréductible lien à
l’espace théâtral.